En débat

De l’antifascisme aujourd’hui

le 11 juin 2021, par Ugo Palheta

Extraits de « Fascisme. Fascisation. Antifascisme. », publié sur Contretemps-web.

Si l’antifascisme apparaît d’abord et nécessairement comme réaction au développement du fascisme, donc action défensive ou autodéfense (populaire, antiraciste, féministe), il ne saurait pour autant être réduit au corps à corps avec les groupes fascistes ; et cela d’autant plus que la tactique de construction des mouvements fascistes fait à notre époque une moindre place à la violence de masse – sauf sans doute en Inde comme on l’a dit plus haut – que dans le cas du fascisme « classique ». L’antifascisme fait de la lutte politique contre les mouvements d’extrême droite un axe central de son combat, mais il doit se donner aussi pour tâche de favoriser l’action commune des subalternes et d’enrayer le processus de fascisation, autrement dit de saper les conditions politiques et idéologiques dans lesquelles ces mouvements peuvent prospérer, s’enraciner et croître, de briser tout ce qui favorise la diffusion du poison fasciste dans le corps social. Or, si l’on prend au sérieux cette double vocation de l’antifascisme, alors celui-ci doit être conçu, non comme une lutte monothématique contre l’extrême droite organisée, qui fonctionnerait indépendamment d’autres luttes (syndicale, anticapitaliste, féministe, antiraciste, écologiste, etc.), mais comme le revers défensif du combat pour l’émancipation sociale et politique, ou de ce que Daniel Bensaïd nommait « politique de l’opprimé ».

Au-delà du seul combat contre les organisations d’extrême droite

Il n’est évidemment pas question de conditionner la constitution d’un front antifasciste à l’adhésion à un programme politique complet et précis, ce qui signifierait en réalité un renoncement à toute perspective unitaire puisqu’il s’agirait alors pour chaque force d’imposer aux autres son propre projet politique et stratégique. Il serait encore plus malvenu d’exiger de celles et ceux qui aspirent à combattre ici et maintenant le fascisme ou les dynamiques de fascisation évoqués plus haut, qu’ils ou elles présentent des brevets de militantisme révolutionnaire. Pour autant, l’antifascisme ne peut avoir pour seule boussole l’opposition aux organisations d’extrême droite s’il aspire à faire reculer réellement, non seulement ces organisations, mais aussi et surtout les idées et affects fascistes, qui se propagent et s’enracinent bien au-delà. Il ne peut renoncer à faire le lien entre le combat antifasciste, la nécessité d’une rupture avec le capitalisme racial, patriarcal et écocide, et l’objectif d’une autre société (que nous nommerons ici « écosocialiste »).

L’affaire est complexe car il ne suffit pas pour l’antifascisme d’affirmer son féminisme ou son antiracisme, de faire la critique du néolibéralisme ou d’appeler à défendre « la laïcité » pour faire apparaître le caractère réactionnaire du néofascisme. Dans la mesure où l’extrême droite a repris à son compte une partie au moins du discours anti-néolibéral, tend de plus en plus à adopter une rhétorique de défense des droits des femmes, use d’un pseudo-antiracisme de défense des « blancs » et s’érige en protecteur de la laïcité, l’antifascisme ne peut se contenter de formules vagues en la matière. Il doit impérativement préciser le contenu politique de son féminisme et de son antiracisme, ou encore expliquer ce qu’il faudrait entendre par « laïcité », sous peine de laisser subsister des angles morts dans lesquelles ne manquent jamais de s’engouffrer les néofascistes (« fémonationalisme », dénonciation du « racisme anti-blancs » ou falsification/instrumentalisation de la laïcité), mais aussi sous peine de se mettre à la remorque des néolibéraux (qui ont leur propre « féminisme », celui des 1 %, et leur « antiracisme moral », généralement sous la forme d’un appel à la tolérance mutuelle). De même doit-il préciser l’horizon politique de son opposition au néolibéralisme ou de sa critique de l’Union européenne, qui ne peut être celui d’un « bon » ­capitalisme national enfin régulé.

L’antifascisme n’est pas un combat sectoriel

Par ailleurs, les dernières années ont fait apparaître en pleine lumière la nécessité pour l’antifascisme de s’inscrire pleinement dans la bataille politique – nécessairement unitaire – contre la poussée autoritaire. Que cette dernière s’exprime contre des milliers de musulmanEs, traînés dans la boue, fichés, surveillés, discriminés, disqualifiés publiquement, parfois emprisonnés, parce que soupçonnés de « radicalisation » (donc de constituer un « ennemi de la Nation », réel ou potentiel), contre les migrantEs (privés de droits et harcelés par la police), contre les habitantEs des quartiers d’immigration (quadrillés par les secteurs les plus fascisés des forces de répression, qui y jouissent d’une impunité quasi totale), ou contre des mobilisations sociales de plus en plus sévèrement réprimées par la police et la justice (mouvement contre la loi travail, Gilets jaunes, etc.).

On voit à quel point le défi, pour l’antifascisme, n’est pas simplement de nouer des alliances avec les militantEs d’autres causes, qui laisseraient chaque partenaire inchangé, mais de redéfinir et d’enrichir l’antifascisme à partir des perspectives qui émergent au sein des luttes syndicales, anticapitalistes, antiracistes, féministes ou écologistes, tout en les nourrissant de perspectives antifascistes. C’est à cette condition que pourra se renouveler et progresser l’antifascisme, non comme un combat sectoriel, une méthode particulière de lutte ou une idéologie abstraite, mais comme sens commun imprégnant et impliquant l’ensemble des mouvements d’émancipation.
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