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[Tribune] La shoah n’est pas un folklore, nos morts et nos souffrances ne sont pas vos cautions

le 25 juillet 2021

Nous reproduisons ici une tribune publiée sur le blog des invités de Mediapart.

La shoah n’est pas un folklore, nos morts et nos souffrances ne sont pas vos cautions

Alors que les manifestations contre le passe sanitaire ont été le théâtre d’une récupération de symboles appartenant à l’Occupation et aux camps d’extermination, plusieurs personnalités et collectifs de la communauté juive rappellent que « la Shoah, ses six millions de morts juif·ve·s, mais aussi prisonnier·e·s politiques, personnes atteintes de handicap, homosexuelles ou Rroms ne sont pas une réserve lexicale, source d’inspiration, de comparaison ou d’humour ». Face à l’antisémitisme, ils et elles appellent chacun·e à « prendre ses responsabilités d’allié·e·s ».

Depuis l’allocution d’Emmanuel Macron le 12 juillet dernier, dans plusieurs villes de France, des dizaines de milliers de manifestant·e·s sont descendu·es dans les rues pour crier leur colère face à l’extension du pass sanitaire, l’obligation vaccinale pour les soignant·e·s ou encore la fin du remboursement des tests PCR, pour "convenance personnelle".

Ces manifestations ont été le théâtre d’une récupération de rhétorique, de symboles et d’un champ lexical appartenant à la Seconde guerre mondiale, l’Occupation et les camps d’extermination. Nous, membres de la communauté juive, dénonçons de tels discours. Pour s’opposer aux mesures jugées liberticides, une partie des anti-vaxx et des pro-choix (pour le vaccin mais contre l’obligation) ont dénoncé un pass "nazitaire", affûblé Emmanuel Macron d’une moustache hitlérienne ou encore porté des étoiles jaunes sur leurs vêtements.

La Shoah, ses six millions de morts juif·ve·s, mais aussi prisonnier·e·s politiques, personnes atteintes de handicap, homosexuelles ou Rroms ne sont pas une réserve lexicale, source d’inspiration, de comparaison ou d’humour. Nous, membres de la communauté juive, refusons que la Shoah soit invoquée à tout bout de champ dans des débats, manifestations et discussions en ligne. Nous refusons que notre histoire et cette partie de notre identité soit instrumentalisée. La Shoah n’est pas un folklore, le portail du camp d’Auschwitz et son slogan "Le travail rend libre", détourné en "le pass sanitaire rend libre", non plus. La Shoah n’est pas une caution dans la lutte contre les restrictions des libertés. Évoquer le massacre pensé, organisé, systématisé, de six millions de personnes relève au mieux d’une paresse intellectuelle traduisant ignorance ou trous de mémoire, au pire d’un révisionnisme qui ne dit pas son nom.

Il faut aussi garder à l’esprit que cette récupération n’est pas anecdotique. Elle est un symptôme supplémentaire d’un antisémitisme systémique et historique au sein de la société française qui se renforce en contexte de crise. Déjà, à l’aube de la pandémie, l’idée d’un complot juif a gagné en vigueur : la rhétorique consistant à attribuer l’émergence d’un virus à une partie de la population n’est pas nouvelle, à droite comme à gauche d’ailleurs. Non content d’imputer aux Juif·ves la paternité du Coronavirus, il s’est agi ensuite de les accuser d’avoir commercialisé un vaccin à des fins lucratives. Ces idées peuvent sembler relever de la bêtise mais elles menacent en réalité des communautés entières.

Nous pouvons discuter de la gestion de cette crise, débattre au sujet de la menace sur les libertés individuelles ou de la responsabilité collective, et nous le ferons, des années durant. Mais là n’est pas le propos. Que l’on soutienne ou non les mesures sanitaires imposées, ces manifestations d’antisémitisme sont un crachat au visage des rescapé·e·s et de leurs enfants et petits-enfants. Elles participent à souiller leur mémoire et leur histoire. Jamais la mise en place d’un pass sanitaire ne sera comparable à l’horreur des rafles, des camps, de l’extermination. Il est terrible et presque absurde de devoir rappeler cette évidence.

Pourtant, à nouveau, les Juif·ve·s se sentent bien seul·e·s pour dénoncer et combattre ce fléau. A nouveau, nous observons parfois une complaisance, d’autres fois une certaine minimisation voire un silence des acteurs publics, associations antiracistes et autres collectifs en France. C’est à vous que nous nous adressons, ainsi qu’à chaque citoyen·ne français·e : vous devez vous positionner et prendre vos responsabilités d’allié·e·s. Ne jamais laisser passer ces comparaisons, à la maison, au travail ou dans tout autre contexte social. Amplifiez nos voix. Nous avons le devoir collectif de ne rien laisser passer.

Signataires :

Tribune rédigée par Johanna Cincinatis et Illana Weizman

Lola Lafon, écrivaine
Myriam Levain, cofondatrice de Cheek et autrice
Maxime Ruzniewski, producteur
Elizabeth Yardeni, productrice
Tal Piterbraut-Merx, chercheure en philosophie et autrice
Sarah Benichou, journaliste
Eva Tapiero, journaliste
Tal Madesta, militant trans et journaliste
Brigitte Weberman, journaliste et productrice
Hanna Assouline, réalisatrice
Cléo Cohen, réalisatrice
Emile Ackerman, rabbin en formation
Morgane Koresh, activiste féministe antiraciste
Eva Kirilof, militante féministe
Lev Rosen, auteurice feministe
Estelle Cincinatis, militante antiraciste et féministe
Daniela Lima, militante féministe antifasciste
Janine Elkouby, autrice et présidente de l’Amitie judéo-chrétienne de Strasbourg
Alain Beit, président du Beit Haverim
Valentin Delaunay, historien
Leslie Ouazana, militante antiraciste et féministe

Collectif JudéoFéminisme
Collectif des Juifves VNR
Les Juifs et Juives Révolutionnaires
Collages Féministes Juifves Marseille

NPA